Dans un monde où la quête du bonheur et l’amélioration de soi sont devenues la norme, le yoga propose un renversement radical : et si vous étiez déjà complet ?

Et si votre horizon ultime ne consistait pas à devenir quelqu’un d’autre, mais à reconnaître ce que vous êtes ?

Cette invitation à se connaître pour s’accueillir pleinement, sans réserve ni jugement, est le fil d’or qui traverse nombre de sagesses, et notamment les traditions yoguiques exposées dans les Sûtras de Patañjali et les Tantras.

Explorons ensemble comment ces sagesses millénaires éclairent ce chemin de connaissance de soi, et comment la pratique des mantras peut nous faire passer de la compréhension intellectuelle à l’expérience vivante de notre nature profonde.

La voie de Patañjali : accueillir par le discernement

Dans les Yoga-Sutras, le sage Patañjali expose une démarche rigoureuse amenant à la connaissance de soi et à la libération des conditionnements par la méditation.

La vision de Patañjali repose sur l’axiome que fondamentalement, nous ne sommes ni nos pensées, ni nos émotions, ni nos sensations.

Cela est validé par le fait que nous pouvons observer nos pensées, nos émotions et notre corps. En même temps, ce constat pose une question fondamentale : Qui observe ?

Dans cette perspective, le sûtra « Yogas citta vritti nirodhah » qui définit le yoga comme l’apaisement des fluctuations du mental, qui peut sembler inviter à une suppression de notre expérience intérieure, apparaît comme une invitation profonde à découvrir notre véritable nature d’Observateur.

Pour Patañjali, s’accueillir pleinement signifie donc observer. Les huit membres du yoga (ashtanga) constituent un chemin progressif où l’on apprend à observer avec équanimité : nos comportements envers les autres (yamas), envers nous-mêmes (niyamas), notre corps (asana), notre souffle (pranayama), nos sens (pratyahara), notre attention (dharana), notre présence (dhyana), jusqu’à la dissolution de la séparation entre l’observateur et l’observé (samadhi).

Cette approche nous enseigne que s’accueillir, c’est d’abord observer ce qui nous agite, ce qui nous perturbe, sans chercher immédiatement à le transformer. Cette observation bienveillante est permise par la concentration et la méditation, portes vers l’apaisement intérieur et le discernement.

L’apaisement du mental permet donc le discernement entre ce que nous sommes fondamentalement – une conscience témoin, stable et lumineuse – et les mouvements changeants de notre psyché.

Si Patañjali nous enseigne notre nature profonde d’Observateur, les Tantras ont une approche tout aussi puissante et complémentaire.

La voie tantrique : accueillir par l’embrassement

Les traditions tantriques proposent une perspective radicalement différente, et en réalité tout à fait complémentaire. Là où Patañjali invite au discernement entre le Soi et le non-Soi, les Tantras proclament que tout est Conscience, que tout est Shiva-Shakti en danse. Rien n’est à rejeter, rien n’est à fuir.

Dans cette vision, notre corps n’est pas un obstacle à transcender, mais un temple vivant de la divinité. Nos émotions, même les plus sombres, sont des expressions de l’énergie universelle. Nos désirs ne sont pas des entraves, mais des portes vers la reconnaissance de notre nature divine.

Les pratiques tantriques – qu’il s’agisse de postures, de kriyas ou de mantras – nous invitent à accueillir l’intégralité de notre expérience humaine, à reconnaître, honorer et laisser s’épanouir à travers nous notre force vitale.

S’accueillir à la lumière de la Conscience

Lorsque nous pratiquons le yoga avec la conscience de l’Observateur ou de la Conscience que nous sommes fondamentalement, tout change : notre pratique d’abord, notre quotidien ensuite.

Car comme nous l’avons vu, s’accueillir ne signifie pas simplement accepter ses limitations, mais reconnaître progressivement sa nature illimitée qui les accueille. Car de fait, l’espace capable d’accueillir nos limites est illimité.

Ce recentrage au niveau de l’Observateur ou de la Conscience, qui est la base et le but de la pratique du yoga, peut lorsqu’il est mentalisé devenir un déni subtil de notre expérience présente. Au contraire, lorsqu’il est intégré, ce recentrage offre une perspective plus large, qui nous permet d’accueillir pleinement chaque expérience. Il permet de rester ouvert, vivant, intérieurement paisible, y compris quand les circonstances sont inconfortables.

Très concrètement :

  • Quand nous sommes habités de tensions, de douleurs, de résistances, nous pouvons facilement nous crisper, nous refermer. Mais dans le même temps, notre profondeur nous murmure toujours : « Tu es plus vastes que tout cela. Tu es le contenant de toutes tes expériences »
  • Quand nous observons nos pensées anxieuses, nos jugements, nos peurs, notre profondeur correspond au pressentiment suivant : « Tu es la conscience qui voit tout cela. Tu n’es pas ces nuages passagers, mais le ciel qui demeure et le soleil qui les éclaire »
  • Quand nous traversons la souffrance, le doute, le découragement, cette part de nous nous dit : « Ta nature profonde est félicité. Ces vagues de douleur passent à la surface de l’océan que tu es »
  • Quand nous nous jugeons pour une maladresse, une erreur ou un oubli, notre profondeur nous rappelle doucement : « Une erreur ne définit pas qui tu es, les erreurs font partie de la vie. Tu es la présence qui peut observer cela avec bienveillance »

Se relier à sa profondeur avec la pratique des mantras

Pratiquer un mantra en conscience n’est pas simplement un exercice intellectuel où nous affirmons une vérité philosophique. C’est une pratique incarnée où le son résonne dans tout notre être : notre corps, notre cœur et notre esprit.

La pratique des mantras a la capacité de nous faire passer de la compréhension mentale à l’expérience. Elle nous fait passer de l’état ordinaire, dans lequel nous sommes coupés de nous-mêmes par le jeu des identifications, à l’état d’union entre notre profondeur et notre surface. Ainsi, notre profondeur nous devient de plus en plus tangible, palpable, commune. Elle n’est plus une idée abstraite sur un état futur hypothétique, mais une reconnaissance présente de ce qui est déjà là, voilé par nos identifications erronées.

Dans la perspective de Patañjali, pratiquer un mantra stabilise le mental par la concentration sur celui-ci, ce qui permet à notre véritable nature de se révéler par elle-même. Le mantra devient comme un phare qui nous guide vers la conscience témoin.

Dans la perspective tantrique, le mantra est une invocation de la Shakti, de l’énergie divine qui sommeille en nous. Chaque répétition est un appel, une prière incarnée qui éveille progressivement notre conscience à sa propre divinité. Le son lui-même est sacré, créateur, transformateur.

Le chemin et la destination

Paradoxalement, ces sagesses qui posent que nous sommes déjà arrivés ne nous dispensent pas de cheminer. Au contraire, leurs éclairages donnent un sens et une saveur entièrement nouveaux à notre pratique.

Nous ne pratiquons plus par manque, mais par reconnaissance. Nous ne méditons plus par obligation, mais par célébration :

  • Chaque respiration devient une affirmation de Sat – j’existe
  • Chaque moment de présence devient une célébration de Chit – je suis conscient
  • Chaque sourire intérieur, chaque moment de paix, même bref, devient un avant-goût d’Ananda – ma nature est félicité.

Le yoga, dans cette perspective, n’est plus un chemin vers quelque chose, mais un déploiement de ce qui est déjà là. Tout se passe comme si notre nature véritable était un lotus fermé au centre de notre être, et que chaque pratique, chaque méditation, chaque chant du mantra faisait s’ouvrir un pétale de plus, révélant progressivement la beauté qui était toujours présente.

Nous sommes Sat Chit Ananda, Être Conscience Félicité. Nous l’avons toujours été. Nous ne pouvons pas ne pas l’être.

L’invitation est simple : expérimentez. Car c’est dans la pratique incarnée -dans le mouvement conscient, le chant de mantra, l’assise silencieuse- que ces vérités deviennent une réalité vivante. Si ces mots résonnent en vous, peut-être est-ce le moment de rencontrer votre profondeur par la pratique.